Jane Eyre
LITTÉRATURE BRITANNIQUEROMANCE


La romance voluptueuse qui véhicule un doux sentiment religieux de bonté, étudie la psychologique des individus, riches d’allusions bibliques, et qui radoucit les traits énigmatiques et durs du propriétaire du château et les rend moins « laids » (la beauté étant dans celui qui regarde)...
Un chef d’œuvre !
Mais n’importe lequel. Un chef d’œuvre immortel, que je lis, à ma grande honte, pour la première fois en décembre 2025 !
Dans Papa Longues Jambes, l’écrivaine s’étonne sous la plume de Judy Abbott et dit comment Charlotte et ses sœurs ont pu écrire de tels romans ?
En effet, issue d’une famille littéraire, Charlotte Brontë et ses sœurs, Emily (Les Hauts de Hurlevent) et Anne (La Recluse de Wildfell Hall), écrivent chacune un roman à succès (qu’elles envoient aux éditeurs sous de pseudonymes masculins), qui scelleront la célébrité de la littérature anglaise sous l’ère victorienne. Thèmes variés et sortant de l’ordinaire (orphelinats, enfants adoptés et bigamie, etc.), loin du roman sentimental de l’époque, le trio défie les mœurs du 19ème siècle en s’attaquant à la condition de la femme où elle est prédestinée à être gouvernante, maitresse d’école (dans les deux cas vieille fille) ou mariée.
« On suppose généralement que les femmes sont très calmes, mais les femmes ont des sentiments tout comme les hommes ; elles éprouvent le besoin d’exercer leurs facultés, le besoin de disposer d’un champ d’action où appliquer leurs efforts tout autant que leurs frères ; elles souffrent des contraintes trop rigides, d’une stagnation trop absolue, exactement comme souffriraient les hommes, et c’est étroitesse d’esprit chez leurs semblables jouissant de plus de privilège de dire qu’elles devraient se limiter à confectionner des desserts ou à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des réticules. Il est insensé de les condamner ou de les moquer si elles cherchent à en faire plus ou à en savoir plus que ce que la coutume a décrété nécessaire pour leur sexe. » P. 196
Ce roman d’apprentissage explore l’affrontement d’une orpheline, placée dans une institution charitable, devenue gouvernante dans un château qui enferme un secret, avec sa propre destinée.
« Ce soir une période de ma vie se terminait, une nouvelle s’ouvrirait demain. Il était impossible de dormir dans l’intervalle. Il me fallait veiller fiévreusement pendant que s’opérait le changement ». P. 165
L’écrivaine a une délicieuse façon d’écrire (que Virginia Woolf analysant et s’y inspirant trouvait puissante et capturant le lecteur) qui rend le personnage attachant, sincère, proche, pas hypocrite, ne réclamant que vérité et justice, qui prend le lecteur en témoin et tisse ainsi un lien de proximité entre lui et le narrateur. On lira par exemple : « reste jusqu’à son retour, lecteur, et quand je lui révélerai mon secret, tu seras dans la confidence » ; et avec des traits de caractère qui nous rappellent une autre Jane (Austen, compatriote et femme de lettres de grande) Charlotte Brontë dresse le tableau de l’indépendance féminine à travers le personnage de Jane Eyre, une fille « quelconque » comme confie la romancière à sa sœur.
- Tu aurais pourtant le devoir de le supporter, si tu ne pouvais pas l’empêcher. C’est de la bêtise et de la lâcheté de dire qu’on ne peut pas endurer ce que le destin vous impose » P.111
En effet, nous ne cessons de lire que Miss Eyre n’est pas jolie du tout. Alors cette fille, sans beauté, sans famille et sans richesse ne se laisse pas piétiner. A l’époque où l’on attend de la femme obéissance, docilité (elle est à sa façon), résignation, Jane tient tête à l’homme de fortune et à l’homme d’église et décline deux demandes en mariage. La première fois pour sauver son âme, la seconde pour sauver son cœur et les deux fois pour sauver sa liberté.
Jane Eyre, obtient un immense succès à sa sortie en 1847 auprès du public et de la presse. Mais très émancipateur pour son époque, la romancière juge utile de préfacer sa 2ème édition et s’adresser à un groupe de personnes de celles qui pensent que « tout inhabituel est mal », en avançant que « conventionnalité n’est pas mortalité. L’autosatisfaction n’est pas la religion. S’attaquer aux premières n’est pas s’en prendre aux secondes ».
« - Redoutez le remords quand vous serez tentée de tomber dans l’erreur, Miss Eyre. Le remords empoisonne la vie » P. 238
Une plume addictive au service d’une intrigue haletante, quand arriver à la 400ème page (alors que le livre en fait le double) et avec des promesses de bonheur éternel et des cieux ensoleillés sans nuage, je me demandais où se dissimulait le piège ? pour voir retentir un surprenant coup de théâtre habilement pensé.
« Vous m’avez sauvé la vie. J’éprouve du plaisir à vous être redevable d’une dette aussi immense. Je ne peux pas en dire davantage. Il n’y a pas d’être vivant dont j’aurais pu supporter de me sentir créditeur d’une telle obligation ; mais vous… c’est différent… vos bienfaits ne me pèsent pas comme un fardeau, Jane » P. 261
La romance voluptueuse qui véhicule un doux sentiment religieux de bonté, étudie la psychologique des individus, riches d’allusions bibliques, et qui radoucit les traits énigmatiques et durs du propriétaire du château et les rend moins « laids » (la beauté étant dans celui qui regarde) ; qui dégèle la glace autour de sa personne despotique et ses manières vicieuses « que les circonstances lui avaient fait acquérir, que l’éducation lui avait instillés et que la destinée avait favorisés » … le lecteur se prend facilement de pitié pour M. Rochester, qui d’après la préface de Dominique Barbéris (auteure d'études littéraires et enseignante universitaire française) est le cygne noir qui aimante le roman dès son apparition et porte en lui le concentré du héros romantique, du maitre hautain, du cavalier sombre, sadique et tendre...
