Une bouteille dans la vie de Gaza
EPISTOLAIREPALESTINE


Tal reçoit les lettres d'un certain Gazaman, qui passe de moqueur, agressif et énigmatique au début, à quelqu’un se dévoilant petit à petit et s’accrochant à ces échanges qui durent dans le secret et l’empathie au-delà des frontières colonisateur/colonisé ou ennemi/ami.
A la veille du 76ème anniversaire de la Nakba, je lis ce roman et voici ce que j’en pense.
Je me rappelle l’avoir commandé en même temps que l’œuvre phare d’Ilan Pappé, Le Nettoyage Ethnique de la Palestine[1], avant d’apprendre que la maison d’édition décide de le retirer des ventes, dans une action liberticide visant à faire taire toutes les voix qui critiquent l’Etat hébreu et sa formation faite au prix des massacres et d’expulsions massives des autochtones. Une création qui sera reprise dans Une bouteille dans la mer de Gaza comme un jour d’indépendance ! un livre qui s’avère loin de ce que j’avais imaginé, et je vous assure que ce n’est pas sa couverture qui m’a fait décider.
Pour une histoire destinée à un jeune public (mais pas exclusivement) je le trouve bien fait, avec une plume légère mais ingénieuse, où j’adore les notes mêlées d’humour et de sincérité. Une lecture fleur bleue passionnante qu’il serait difficile d’abandonner une fois commencée. Surtout que le noyau du récit repose sur une correspondance et, moi, je raffole des œuvres épistolaires (à l’image de You’ve got a mail ou L’Etrange Voyage de M. Daldry).
Le livre s’ouvre sur un attentat à Jérusalem, au lendemain duquel Tal, une adolescente israélienne commence à tenir un journal où elle y couche toutes ses réflexions sur l’existence (le danger est partout), sur ce conflit qui « fatigue » qui passe depuis longtemps à la télé et semble ne pas avoir de fin, ce qu’elle voudrait être dans l’avenir : cinéaste, justement parce que dans la vraie vie les histoires finissent toujours mal et que le cinéma donne cette possibilité de rêver à un monde meilleur. Elle ressent le besoin d’en « discuter avec quelqu’un de là-bas », une jeune fille de son âge. Autrement, une palestinienne de Gaza. Elle écrit sa lettre, y note son adresse email, met la lettre dans une bouteille et demande à son frère ainé qui est soldat (en 2003 l’armée israélienne occupait encore la bande de Gaza) de jeter le tout dans la mer.
« Bien sûr si Efrat savait tout ça, elle me dirait qu’une bouteille à la mer, ce n’est pas un moyen de communication dans un monde moderne, que je me fais des films, et je lui répondrais que, justement je veux faire du cinéma. Mais j’ai comme l’idée que pour faire du cinéma, il faut d’abord bien connaitre la réalité. » P. 33
La surprise fut qu’elle reçoit la réponse d’un certain Gazaman, qui passe de moqueur, agressif et énigmatique au début, à quelqu’un se dévoilant petit à petit et s’accrochant à ces échanges qui durent dans le secret et l’empathie au-delà des frontières colonisateur/colonisé ou ennemi/ami.
« Il n’y a plus de singulier, moi, toi, il, elle, il y a juste un pluriel : les Palestiniens. Les pauvres Palestiniens. Ou les méchants Palestiniens, c’est selon. Mais le pluriel est toujours là. Pour ceux qui nous aiment sans nous connaitre, ceux qui nous détestent sans nous connaitre, nous ne sommes jamais un + un + un, mais quatre millions. On porte tous notre peuple sur le dos, c’est lourd, lourd, lourd, ça écrase, ça donne envie de fermer les yeux. P. 77
Sur le plan littéraire, c’est un beau récit de jeunesse qui a été plusieurs fois couronné et traduit dans plusieurs langues d’ailleurs. Mais le fait que ça soit écrit par une franco-israélienne, Valérie Zénatti, en dit long sur son « point de vue », sur la version des choses qu’elle sert dans ses écrits, elle, qui a émigré avec sa famille à l’âge de 13 ans et a fait son service militaire à Tsahal. Elle en a même écrit un journal de bord, qu’elle publie sous « Quand j’étais soldate » en 2002.
« Trente ans, ce n’est pas grand-chose dans l’Histoire. Tu verras quand tu seras vraiment vieille !. » P. 200
Par exemple, rien n’est dit sur les atrocités commises par l’armée à travers le temps, où le personnage d’Eytan sert depuis 2 ans, et des verbes comme « blessé par balles » ou « un immeuble a sauté » sont conjugués au passif. Il a été répété plusieurs fois, tantôt subtilement tantôt directement, que les Palestiniens, d’ailleurs « collectivement coupables, toujours » ont longtemps refusé l’Etat qu’Israel accepte de le leur offrir ; qu’il existe en Israël des militants pacifistes alors qu’il n’y en a pas chez les Palestiniens. Même Gazaman, ce jeune de 20 ans, originaire de Jaffa, quand il prend la parole c’est généralement pour critiquer les factions de la Résistance, en plus d’exprimer sa colère, son épuisement permanent, son désespoir et le fait de n’y voir que du noir depuis toujours… et ça serait la faute à qui selon vous ?
« Moi, j’ai souvent ressenti de la colère. Je me disais, : mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents sont nés à Jaffa. Ils y étaient bien, ils y étaient tranquilles. Et puis les Juifs sont arrivés d’Europe et se sont installés. Pourquoi ici ? parce qu’ils y étaient il y a très longtemps, disaient-ils. C’était leur pays d’origine. Tu connais la suite de l’histoire mais peut-être pas entièrement. Vous avez eu votre indépendance en 1948. Personne dans la région ne l’a accepté. On vous a fait la guerre. Ma famille a eu peur des combats et a quitté Jaffa. Les armées arabes promettaient de vous chasser très vite, promettaient que le retour serait rapide. C’est beau, les promesses : le retour n’a jamais eu lieu. Vous avez gagné la guerre et nous sommes restés coincés à Gaza, sous le contrôle des Egyptiens. Depuis, ce qui est un jour de joie pour vous, la Fête de l’Indépendance, est un jour de deuil pour nous, la Naqba, la catastrophe. » P. 118.
Certes, il s’agit d’une belle chanson de paix et d’harmonie à l’eau de rose (avec une fin insoupçonnable), mais pas en 2024, où le monde entier a compris, a lu, s’est renseigné et voit de ses propres yeux la machine génocidaire encore en marche sur la bande de Gaza. Et pour joindre l’optimisme de l’écrivaine aux doses de la réalité, les possibilités de paix, de fraternité et d’amour seront réelles lorsqu’Israël cesse d’occuper les Terres palestiniennes et d’exercer son blocus terre/mer/air sur Gaza.
[1] Il est à nouveau disponible chez la maison d’édition La Fabrique qui reprend sa publication, ainsi que ses autres ouvrages
