Thérèse Raquin
LITTÉRATURE FRANÇAISEROMANEMILE ZOLA


Hallucinations, fantômes, angoisses, incarnation, souffrances physiques et morales, etc. le roman plonge dans un naturalisme étudié scientifiquement en détail pour frôler le fantastique et finir dans la tragédie noire : les deux amants maudits ne peuvent être heureux. Non par remords, mais parce que le retour du mort les empêche de savourer au bonheur.
Dès les premières pages, en lisant « par les beaux jours d’été, quand un lourd soleil brûle les rues, une clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traine misérablement dans le passage. Par les vilains jours d’hiver, …, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble », le lecteur sait et sent qu’il pénètre dans une atmosphère lugubre, sombre, chargée de médiocrité et de dégout, bien loin du divertissement du romantisme.
Quelque chose propre à Emile Zola, où les personnages, généralement appartenant à des classes sociales défavorisées, sont malheureux, et voués à le rester éternellement. Un style, que je découvrirais plus tard sous le nom du naturalisme, dont il est le fondateur et le seul, développeur.
Sur le plan de la langue, Thérèse Raquin, accessible sans qu’il soit simpliste, challengeant sans difficulté, me fait penser à Germinal, dont je redoutais la plume et laissais prendre de la poussière pendant des années.
En dressant les profils de Thérèse et de Laurent, on accompagne les pas de deux êtres, dont la passion évolue de l’état intense, dévorant, à celui dévastateur tout emportant dans son passage. Elle, recueillie bébé par sa tante, élevée dans l’obéissance et la résignation, passant sa vie à acquiescer et attendre lassamment, regardant « à travers un brouillard jaune et fumeux », ne rencontrant pas de vrais hommes dans sa vie, se marie avec son cousin, qui est resté un enfant naïf et maladif, mou et surprotégé par Mme Raquin.
Quand elle rencontre l’ami de son mari, elle souffre sur le champ ! Les deux personnages s’attirent l’un à l’autre par un appel silencieux de sang et de nerfs. Le contact physique, révèle ce qu’était la jeune femme en réalité. Elle découvre la femme fatale, diabolique, manipulatrice, audacieuse et hypocrite. Toutes, si longtemps, endormies en elle profondément.
Elle : « la jeune femme semblait se plaire à l’audace et à l’impudence. Elle n’avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans l’adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril, mettant une sortie de vanité à le braver » P. 55
Lui : « Laurent avait deviné juste : il était devenu l’amant de la femme, l’ami du mari, l’enfant gâté de la mère. Jamais il n’avait vécu dans un pareil assouvissement de ses appétits. Il s’endormait au fond des jouissances infinies que lui donnait la famille Raquin ». P. 60
La présence du mari devient encombrante, ils décident de s’en débarrasser. Avec la complicité silencieuse de Thérèse, Laurent tue son ami. Mais à quel degré un meurtre peut-il être parfait ? et apporter la clé d’une volupté et la promesse de jours heureux ? et jusqu’à quand peut-on jouir de son impunité et contenter par le crime l’oisiveté de sa vie ?
Après de longs mois de comédie, les meurtriers découvrent que leur mariage était le châtiment ! jamais Camille, ne se montrait si puissant et imposant que dans sa mort.
« Il y avait en chacun d’eux comme deux êtres bien distincts : un être nerveux et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être engourdi et oublieux, qui respirait à l’aise dès que se levait le soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d’angoisse, seul à seul, et ils souriaient paisiblement lorsqu’il y avait du monde ». P. 201
Hallucinations, fantômes, angoisses, incarnation, souffrances physiques et morales, etc. le roman plonge dans un naturalisme étudié scientifiquement en détail pour frôler le fantastique et finir dans la tragédie noire : les deux amants maudits ne peuvent être heureux. Non par remords, mais parce que le retour du mort les empêche de savourer au bonheur.
Les mois qui suivirent leur mariage, étaient une succession de scènes tumultueuses de violence, d’insultes, de menaces, de dégout… sous le regard inanimé de Mme Raquin, paralysée dans son fauteuil, qui ne pouvant dénoncer les criminels, attend le dénouement fatal de la trahison « de ses enfants qui ont tué son enfant ».
Avec une littérature documentée, l’auteur du célèbre plaidoyer J’accuse (condamnant le complot antisémite du capitaine Dreyfus, et expérimentant l’exil à la suite de cette prise de position) explore la nature humaine, ses faiblesses, son penchant pour le crime, sa facilité à tomber dans le vice pour assouvir ses besoins de sécurité et de paresse. Décrivant les choses telles qu’elles sont même les désagréables d’entre elles, dans un pur réalisme, au risque de choquer le lecteur contemporain, Emile Zola fait trôner le pouvoir de l’esprit sur le corps, l’égoïsme et la fièvre de la passion, sur la loyauté et la générosité, jusqu’à commettre l’irréparable et finir dans la bestialité.
