Les identités meurtrières
ESSAIAMIN MAALOUF


L’académicien signale les dysfonctionnements, les outrances, les inégalités et accuse les multiples préjugés qui règnent encore dans le monde, par habitude, par manque d’imagination ou par résignation, et « qui se sont avérés, tout au long de l’Histoire, pervers et meurtriers » : en chacun de nous existe un Mr Hyde ; le tout est d’apprivoiser la panthère, d’empêcher les conditions d’émergence du monstre ne soient rassemblées.
Avec une voix sereine, pleine de sagesse, Amin Maalouf dénonce dans Les identités meurtrières la vision exclusive, simpliste, renfermante qui réduit les multiples facettes de l’identité (la vraie, la fondamentale, souvent religieuse ou nationale ou raciale ou ethnique) en une seule !
Il commence son essai par donner son propre exemple, lui le franco-libanais, qui a vécu 27 au Liban avant de s’installer en France, chrétien, dont la langue maternelle fut l’arabe mais écrivant son œuvre en français. Quand on lui demande s’il se sentait « plutôt français » ou « plutôt libanais », il répond invariablement « l’un et l’autre », parce qu’en répondant autrement il mentirait ! ou encore l’exemple délicat d’un Turc né il y a 30 ans près de Francfort et qui a toujours vécu en Allemagne dont il parle et écrit la langue mieux que celle de ses pères. Aux yeux de sa société d’adoption, il n’est pas allemand ; aux yeux de sa société d’origine, il n’est pas vraiment turc.
Si je m’adonne à son jeu identitaire, moi qui ne suis quand même ni binationale, ni immigrée, fille de parents marocains, la tâche est incontestablement facile : femme, musulmane, marocaine (j’estime que tous les Marocains par la force des choses, qu’ils en conviennent ou pas ont un quelconque pourcentage d’origine Amazigh) maghrébine, nord-africaine, arabe. Nous n’avons pas plusieurs identités, nous avons tous une seule faite d’un « dosage » de plusieurs éléments, qui se construisent et se transforment tout au long de l’existence. On est souvent à la lisière de plusieurs traditions, plusieurs langues et ce qui caractérise l’identité de chacun est qu’elle soit complexe, unique et irremplaçable ne se confondant avec aucune autre !
L’identité d’une personne n’est pas une juxtaposition d’apparences autonomes, ce n’est pas un « patchwork », c’est un dessin sur une peau tendue ; qu’une seule apparence soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre. P. 34/ Parce que l’humanité, tout en étant multiple, est d’abord une (P. 125)
La réduction en soi en une seule réponse, peut conduire d’un coté à l’intolérance, de l’autre à la violence. C’est la difficulté d’assumer harmonieusement, embrasser pleinement les aspects de son appartenance, ses racines, ses croyances et pouvoir vivre librement toutes ses composantes identitaires, ethniques, religieuses, nationales, linguistiques, raciales, dans un monde de mondialisation certes de plus en plus ouvert sur les autres, mais avec l’étrange sentiment qu’il appartient aux autres, obéit à des règles édictées par les autres, un monde où l’on est soi-même comme un orphelin, un étranger, un intrus, dont l’identité est constamment menacée… ce qui pourra avoir des dérives meurtrières.
« Dès le commencement de ce livre je parle d’identités « meurtrières » - cette appellation ne me parait pas abusive dans la mesure où la conception que je dénonce, celle qui réduit l’identité à une seule appartenance, installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelques fois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs, ou en partisans de tueurs. Leur vision du monde en est biaisée et distordue. Ceux qui appartiennent à la même communauté sont « les nôtres », on se veut solidaire de leur destin mais on se permet aussi d’être tyrannique à leur égard ; si on les juge « tièdes », on les dénonce, on les terrorise, on les punit comme « traitres » et « renégats ». Quant aux autres, quant à ceux de l’autre bord, on ne cherche jamais à se mettre à leur place… » P. 39
Dans son essai publié en 1998 (et tellement prophétique par moments), posant les questions qu’il faut, parfois aussi des pistes de solutions, avec un raisonnement teinté d’inquiétude et d’espoir, l’académicien signale les dysfonctionnements, les outrances, les inégalités et accuse les multiples préjugés qui règnent encore dans le monde, par habitude, par manque d’imagination ou par résignation, et « qui se sont avérés, tout au long de l’Histoire, pervers et meurtriers » : en chacun de nous existe un Mr Hyde ; le tout est d’apprivoiser la panthère, d’empêcher les conditions d’émergence du monstre ne soient rassemblées. En quittant son pays natal, l’immigré embarque avec ses préjugés et est accueilli avec des préjugés de l’autre côté de la rive.
« Et je crois qu’il faudra encore du temps, beaucoup de temps, quelques générations peut-être, avant qu’on puisse avoir la preuve que ce spectacle sui s’offre à nous, en Algérie, en Afghanistan, un peu partout, fait de violences, d’archaïsme, de despotisme, de répression, n’est pas plus inhérent à l’islam que les buchers des inquisiteurs ou la monarchie de droit divin ne se sont avérés inséparables du christianisme. P. 80
Cependant, adepte du « juste milieu » et du « vivre ensemble » et « gardant espoir d’une cohabitation », l’auteur des Echelles du Levant (mon premier Amin Maalouf d’ailleurs), où il prête la voix à une juive installée à Haifa et rêvant d’y établir une cité mixte judéo-arabe, a tendance ici à ne pas appeler les choses par leurs noms et cite par plusieurs reprises les israéliens, l’hébreu et leur droit d’exercer la religion (en oubliant délibérément que cela se passe sur des terres volées !). Récemment lynché et traité d’ « orientaliste français » par ses compatriotes pour avoir gardé silence premièrement par rapport à l’agression israélienne brutale à l’encontre de Gaza, et donné par la suite une interview à une chaine privée francophone israélienne alors que son pays était bombardé sans citer la politique criminelle d’Israël, l’écrivain n’a présenté aucune excuse comme demandé « car cela contredira ses intérêts » et voit dans ce qui se passe dans la région du Proche Orient « des guerres identitaires dans lesquelles l’expression de l’appartenance est religieuse ».
