Les fleuves du ciel
ROMAN HISTORIQUEELIF SHAFAK


Il est des œuvres qui par leur imaginaire romanesque et leur richesse de langue et d’histoires vous tiennent en haleine, vous marquent à travers les pages et bien longtemps après les avoir rangés. Ceci en fait grandement partie.
Le roman étant l’espace idéal pour débattre de tous les problèmes les plus complexes, Elif Shafak attire l’attention dans Les fleuves du ciel sur bon nombre de thèmes à la fois sensibles et conflictuels, ici dans des terres mésopotamiennes ; la Mésopotamie, « terre entre deux fleuves » étant le berceau de la vérité théologique et où la civilisation a commencé.
Nous accompagnons, lors de leurs voyages dans les temps anciens et nouveaux, une goutte d’eau, les fragments d’un poème disparu, une fille pour son baptême et une tablette en lapis-lazuli dédiée à une déesse oubliée. Trois destinées entrelacées, trois récits complémentaires, le passé et le présent saignant l’un dans l’autre !
« Mais dans l’imaginaire mésopotamien, rien n’est précis. Le divin et le terrestre, le bien et le mal, le monde visible et le monde souterrain -tous sont en danse perpétuelle. Gilgamesh, le premier conte enregistré de l’histoire de l’humanité, le plus ancien poème survivant, est aussi étonnamment fluide et fluctuant, à mesure que son personnage central change et pivote, échouant constamment dans ses mises à l’épreuve. Le héros-qui-n’a-rien-d’un-héros ne commence à mûrir qu’après de multiples défaites. Le récit se brise et reprend, comme la vague qui se rue contre la jetée, se brise et se renouvelle. » P. 232
Arthur, habité par le désir presque déchirant de connaissance, doté d’une mémoire exceptionnelle et d'un cœur sans repos à l’image du héros tourmenté du poème qu’il rêve d’en assembler les morceaux brisés, mais par contraste en paix avec sa version mortelle, est le génie sorti des taudis qui déchiffre l’écriture cunéiforme et dont l’étoile brille aux milieux littéraires et archéologiques londoniens. Un fleuve coule à travers ce jeune homme, et le conduit vers une aventure des plus inattendues en Ninive, terre qui abrite sous ses sables des animaux ailés aux esprits protecteurs. Ce même fleuve le conduit également à une fin loin de chez lui, lui né au bord de la Tamise sera enterré au bord du Tigre.
« Chez soi, c’est l’endroit où on ressent votre absence, où l’écho de votre voix est conservé vif, même si vous êtes parti depuis longtemps ou avez dérivé très loin, un endroit qui bat encore au rythme de votre cœur. » P. 322
Naryn, arrière-petite-fille d’une faqra, une devineresse, est une fille Yézidie descendante d’une lignée de guérisseurs. Elle survit aux massacres perpétrés par les fanatiques de Daech à Mossoul en 2014. Longtemps persécutés, les ancêtres transmettent cultures, spiritualité, traditions, mais surtout histoires de génocides à travers la parole orale. Chants, poèmes, berceuses, contes, les Yézidies sont la tribu de la mémoire. Les minorités ne vivant pas dans le temps des horloges ; elles vivent dans le temps des histoires.
« Aux dires de certains, les Yézidis sont des musulmans hérétiques ou des chrétiens renégats. D’autres affirment que ce sont des juifs apostats, ou une étrange secte zoroastrienne perdue dans les replis de l’histoire. Certains assurent que leur système de caste est une dérivation de l’hindouisme. Selon une hypothèse très répandue, leur foi est un ersatz de croyances originales, un rejeton égaré. Arthur n’est pas d’accord. De plus en plus il a la conviction que leur lignée, aussi enracinée que les arbres indigènes, peut remonter au temps des anciens mésopotamiens. » P. 361
Zaleekhah, trentenaire, au lendemain d’un divorce, fait partie de ces enfants de parents d’immigrants qui n’ont d’autres choix que de réussir. Hydrologue, l’eau pour elle est mal et remède à la fois. Travaillant sur la mémoire de l’eau, elle est obsédée par les cours d’eau disparus et les rivières enfouies sous les cités, elle les entend, courir au loin, hors de la vue et hors de l’esprit mais remarquables par leurs absences, comme les membres fantômes qui gardent la faculté de faire souffrir. Elle est le personnage le moins intéressant à mon avis, mais dont la présence est essentielle pour garder l’équilibre des deux atomes d’hydrogène liées à l’unique atome d’oxygène dans la molécule H₂O.
« Les enfants de parents déracinés naissent dans la tribu du souvenir. Leur présent et leur avenir sont à jamais façonnés par leur passé ancestral, qu’ils en aient connaissance ou non. S’ils fleurissent et prospèrent, leur réussite sera attribuée à toute une communauté ; et de la même manière, leurs échecs seront enregistrés au compte d’une entité plus ample et plus ancienne qu’eux-mêmes, famille, religion ou ethnicité. » P. 90
La romancière turque lance le débat sur les génocides sous les ottomans oubliés de l’histoire et ceux aux vues de tout le monde ;
« Les fanatiques qui égorgent des innocents désarmés, pillent des villages, asservissent des femmes et des enfants se prennent pour des saints. A chaque deuil, chaque souffrance qu’ils font pleuvoir sur d’autres humains, ils s’attendent à gagner les faveurs de Dieu. » P444
… secoue les évidences quant à la propriété de l’héritage culturel et les musées
« L’Europe était trop petite pour Bonaparte, il lui fallait aller vers l’est. « Les grands noms ne se font qu’en Orient ». Tout comme une flamme requiert l’ombre pour exister et grandir, l’idée de la suprématie européenne avait besoin d’un Orient imprégné de misère et de désespoir. Napoléon se donnait pour mission de libérer les peuples de la région de leur destinée et de les conduire à restaurer la grandeur de leurs ancêtres. Ainsi tous seraient bénéficiaires – l’envahisseur et l’envahi. Enhardi par cette conviction, il ordonna de collecter les antiquités. Cependant il ne serait pas facile de les rapporter au Louvre. Car les Français n’étaient pas les seuls habités par cette ambition. Les Britanniques aussi étaient dans les transes de l’égyptomanie. » P. 331
et se pose des questions sur les constructions destructrices des barrages qui ensevelissent dans leurs passages des cités, des patrimoines et déracinent des populations entières de leurs terres natales.
« Arthur commence à suspecter que le mot civilisation désigne le peu que nous parvenons à sauver d’une perte que personne ne souhaite se remémorer. Des triomphes se dressent sur les échafaudages bricolés de sévices indicibles, des légendes héroïques sont tissées d’agressions et d’atrocités. Le système d’irrigation de Ninive était une réussite éclatante – mais combien de vies ont été gaspillées pour le construire ? » P361
Construit autour de l’élément eau, tantôt pluie tantôt flocon de neige, fleuve affluent vers la mer ou coulant dans une source sacrée ; et partant à la recherche des fragments d’un poème long de 3000 vers et vieux de plus de 3000 ans, biblique, légendaire et épique, L’Epopée de Gilgamesh, parlant du Grand Déluge et d’immortalité, inscrit sur des tablettes d’argile enfouies sous les Ruines de Ninive, ce roman historique est à l’image du processus de recherche qui l’a précédé : immense, intense et interdisciplinaire.
Mieux que ce qu’elle a fait dans L’île aux arbres disparus à partir d’une bouture de figuier, et largement mieux que ce qu’a écrit José Rodrigues dos Santos dans Le magicien d'Auschwitz, en parlant de mysticisme et de sciences occultes mais de façon trop directe dépourvu d’attrait romanesque, Elif Shafak réussit remarquablement son défi à partir d’une goutte d’eau.
