L'architecte du Sultan
ROMANELIF SHAFAK


Le grand Mimar Sinan, considéré tel le père fondateur de l’architecture ottomane, construisant des bâtiments, avec comme élément important l’utilisation des dômes, qui rendent hommage aux hommes et dont la mémoire aura à travers le temps la résistance du marbre et de la pierre. Il prend sous son aile le cornac et tente de le détourner des mauvaises habitudes, du passé, et (le) diriger vers le futur.
Une œuvre d’imagination initiatique où Elif Shafak, conteuse sans égal, s’est surpassée elle-même, et pourtant des êtres réels ont guidé et inspiré cette pépite qu’est L’architecte du Sultan.
Un conte oriental attachant par ses personnages, la richesse de leurs portraits, la chronologie des faits historiques, la diversité des métiers, le cosmopolitisme d’Istanbul, véritable carrefour de religions et de cultures au XVIème siècle, et les dédales énormes de TopKapi avec ses secrets et ses manigances. C’est surtout le roman de la vie de Jahan, un jeune indien qui se fait cornac improvisé de Chota, un éléphant blanc, présent de l’empereur Moghol Humayun au Sultan ottoman. Il devient plus tard l’apprenti du maitre Sinan, l’architecte impérial à qui on doit la plupart des chefs d’œuvre d’Istanbul qui a servi le sultan Soliman le magnifique, son fils Selim II et son petit-fils Murad III.
« Si Jahan était fait de bois, Davoud de métal, Nikola de pierre, et Youssouf de verre, Sinan était comme l’eau courante. Quand un obstacle entravait sa course, il coulait dessous, dessus, autour, par tous les moyens possibles ; il trouvait un passage à travers les failles et il continuait à couler de l’avant. » P. 375
Avec une telle longévité, ou maladie de l’éternité, le grand Mimar Sinan, considéré tel le père fondateur de l’architecture ottomane, construisant des bâtiments, avec comme élément important l’utilisation des dômes, qui rendent hommage aux hommes et dont la mémoire aura à travers le temps la résistance du marbre et de la pierre. Il prend sous son aile le cornac et tente de le « détourner des mauvaises habitudes, du passé, et (le) diriger vers le futur ».
« Le soir suivant, plutôt que de coutume, Sinan s’endormit. Il ne se réveilla plus. Et c’est ainsi, au terme de presque cinquante ans comme architecte impérial et quatre cents bâtiments exquis, sans compter d’innombrables sanctuaires et fontaines, que Sinan quitta ce monde. Il avait toujours laissé une petite faille dans ses ouvrages, façon de reconnaitre qu’il n’était ni parfait ni complet, car ces qualités n’appartenaient qu’à Dieu. C’est à peu près dans le même esprit qu’il mourut, à l’âge glorieux mais imparfait de quatre-vingt-dix-neuf ans et demi. » P. 551
6ème roman de l’autrice la plus lue en Turquie, on y suit les mille et une aventures de Jahan, un personnage naïf, sincère, curieux, qui a ses défauts, mais doté d’une grande fidélité, commençant par l’éléphant qu’il considère comme son frère de lait, ensuite pour Mihrimah fille unique de Soliman et Roxelane, à laquelle il voue un amour éternel, jusqu’à son maitre et ses compagnons de ménagerie ou ceux de mauvais jours ; et que même après d’innombrables années consacrées au service de la ville et à son métier, il restait encore un étranger « trop confiant pour survivre à Istanbul ».
« A ce moment-là, un calme insolite l’envahit. Pour la première fois il se sentait en paix avec lui-même. Il faisait partie du tout et le tout faisait partie de lui. C’était donc cela, pensa-t-il. Le centre de l’Univers n’était ni à l’est ni à l’ouest. Il était là où on se soumettait à l’amour. Parfois, c’était l’endroit où on enterrait un être aimé. » P. 607
Le mérite d’un roman historique (bien) fait autour d’un personnage quoique fictif, permettant au lecteur de s’y lier par affection, à travers une histoire pleine de rebondissements, est d’être le moyen de voyager à travers le temps et découvrir agréablement une période peu connue sans ennui, même si les dates sont sciemment déplacées, dans l’intérêt du rythme narratif.
